Pourquoi passer de l’intelligence économique à l’intelligence professionnelle ?

Dans l’expression “Intelligence Economique” , il y a “intelligence” … et “économique” . Cela semble une évidence mais il est important de le rappeler car l’expression a pris, depuis sa création, un sens nouveau, un sens propre, qui fait que nous n’avons plus trop besoin de disséquer son contenu pour en comprendre la signification. Un peu comme de nombreuses autres expressions qui sont passées au stade de jargon de métiers voire même des expressions courantes : un livreur ne rigolera pas à votre blague si vous lui dites qu’on a bien fait d’écrire de ne pas gerber sur le colis qu’il vient de vous livrer car il s’agit de nourriture ! Il n’y a que vous pour penser à ça ! Lui retient uniquement qu’il ne doit pas retourner le colis.

Pour un connaisseur, qu’il s’agisse d’un spécialiste ou tout simplement d’une personne qui aurait assisté à un séminaire de sensibilisation, le réflexe qui chercherait à comprendre le sens de l’expression “Intelligence Economique” (IE) n’existe plus. Mais, pour l’avoir de nombreuses fois observé lors d’interventions auprès de publics qui découvrent la discipline (et lorsque ces derniers n’ont pas déjà fait l’amalgame entre intelligence économique et espionnage !), l’IE prend un tout autre sens : “mais pourquoi vous me dites que je dois faire de l’intelligence économique ? Je ne fais pas les choses intelligemment ?” , “vous me dites que je dois faire de l’économie de mon intelligence ?” ou encore “c’est une nouvelle méthode pour faire des économies grâce à mon intelligence ?” …
Et ne croyez pas que ces remarques viennent de personnes au QI et à la culture peu développés, bien au contraire, il s’agit d’entrepreneurs très compétents qui ont monté de toute pièce de belles entreprises qui fonctionnent toujours très bien depuis de nombreuses années (et font d’ailleurs de l’IE sans le savoir, ceci expliquant sans doute en partie cela).

Un soucis de l’IE (oui, il faut parler de “soucis” ) est notamment, comme dans beaucoup de domaines, que les recherches sur son concept et ses composantes se font par définition par des spécialistes qui, à l’instar de tous les experts, peuvent parfois être simplement inaudibles, voire difficilement compréhensibles, lorsqu’ils s’adressent à des profanes !

Ainsi, le premier terme ne renvoie pas tant à l’intelligence au sens intellectuel du terme, c’est à dire la capacité à créer des liens, qu’à sa référence au terme anglo-saxon qui est associé aux pratiques de renseignement. Mais ce n’est finalement pas sur “intelligence” que l’expression peut le plus gêner car, si ce n’est pas compris de prime abord, il est facile de l’expliquer et dans tous les cas le mot est tout de même accompagné d’une certaine “noblesse” (personne ne remettra en doute que l’intelligence soit un concept utile pour être performant, quelle qu’en soit l’interprétation qu’on fait du mot).

Le deuxième terme pose semble-t-il plus de préjudice à l’expression. L’IE ne sert pas à faire des économies, au mieux elle sert à développer de l’activité, a minima de préserver l’activité et les emplois existants. Utiliser l’adjectif “économique” est surtout de moins en moins adapté car il met en avant l’aspect financier : faire de l’IE, c’est pour gagner directement ou indirectement de l’argent ! Oui, c’est vrai… mais pas que ! De plus en plus d’entreprises gardent évidemment cette motivation, sinon ce sont des associations à but non lucratif, mais elles ont aussi pour raison d’être certaines valeurs et n’acceptent pas de le faire sans conditions, sans respecter l’environnement et ce qui fait la force de l’entreprise, les Hommes.

Au final, c’est bien la combinaison des deux termes, sans parler de leur association aux diverses barbouzeries (espionnage, vol d’information, etc.) relayées par la presse et associées à l’IE par ignorance, qui nous incitent à proposer ici une autre expression. De plus, il semble intéressant d’intégrer dans une nouvelle appellation les autres concepts liés à l’intelligence qui ont émergé dans les champs de la psychologie et du management : l’intelligence intra-personnelle et surtout l’intelligence émotionnelle.

Il ne s’agit pas de ne plus utiliser l’expression « intelligence économique » pour lutter contre les images négatives à laquelle elle aurait été associée mais plutôt de la recentrer sur l’humain, voire de la redéfinir dans ses modes d’action, car nous pensons qu’elle ne correspond plus vraiment au monde de l’entreprise d’aujourd’hui ! Bien évidemment, l’expression Intelligence Economique garde tout son sens dans le cadre d’une politique publique d’Etat, d’autant plus lorsque l’Humain fait partie de l’équation, comme évoqué dans le titre du rapport Carayon de 2003 avec la mention de “cohésion sociale”.

En fait, se renseigner avant d’agir et analyser ce qu’on sait avant de prendre une décision, chercher l’information qui manquerait pour prendre cette décision, protéger ce qu’on a de plus cher (sa santé et sa famille pour les individus, sa société quand on est chef d’entreprise), essayer de faire adhérer les autres à ses idées quand on est convaincu d’être sur la bonne voie tout en étant ouvert à l’avis des autres, etc. ce n’est pas faire de l’intelligence économique, c’est tout simplement agir intelligemment ! D’autant plus si cela se fait dans le respect de l’environnement et des autres.

Pour cette raison, afin de discuter les usages à titre personnel ou dans le cadre de son activité, nous proposons d’utiliser l’expression “intelligence personnelle” dans le premier cas, et “intelligence professionnelle” dans le deuxième, que ces pratiques aient pour objectif de créer du bénéfice (financier mais pas que) ou pas !


Source image : “wind rose” Pixabay.com – CC0 Creative Commons

A propos Olivier Pommeret 8 Articles
Olivier Pommeret est Docteur en Biologie et Pharmacologie et titulaire d’un mastère spécialisé en Intelligence Economique. Il dirige la société Conseil POM et co-Préside l’association pour le Développement de l’Intelligence Personnelle et Professionnelle (DIP2). Depuis 2018, il est également chercheur associé au Laboratoire de Droit International et Européen (LADIE) de l’Institut du Droit de la Paix et du Développement de l’Université de Nice. En parallèle de ses activités professionnelles, Olivier Pommeret est réserviste citoyen (Chef d’Escadron) de la Gendarmerie PACA.